Voici la deuxième partie de la vie riche et passionnante d’un homme qui a tant fait pour le monde du café, René Coste.

La Côte d’Ivoire -1956

Le second pays africain cher au cœur de René Coste fut la Côte d’Ivoire.

En 1956, René Coste y fut chargé de mission officielle pour étudier l’implantation d’un Centre de Recherche caféière et cacaoyère.  S’attachant à cet autre territoire René Coste eut à cœur d’y relever un nouveau défi.  Lequel ? Résoudre de nouveaux problèmes agricoles et économiques liés au café. Ses résultats eurent un fort retentissement économique qui  favorisa l’essor spectaculaire du marché international du café.

 Dans les basses terres littorales africaines, les conditions de culture du café exigèrent un nouvel investissement scientifique total. Les problèmes inhérents à ce territoire relancèrent son activité dans de nouvelles directions.

Il se mit à rechercher des réponses appropriées à  d’autres variétés de café cultivées là. Variétés locales qu’il connaissait déjà, certes, mais dont on n’avait peut-être pas encore tiré tout le potentiel et qu’il réussira à mieux valoriser. Comment ?

En procédant en Côte d’Ivoire aux premières hybridations d’espèces fertiles,  en somme à des interventions génétiques contrôlées. Les caféières y étaient déjà développées, en ce temps-là, elles y produisaient d’assez belles récoltes. L’amélioration des techniques culturales s’y étendait.

Mais on pouvait attendre de bien meilleurs résultats en intervenant génétiquement sur les plants. Comme cela commençait déjà à se produire en Amérique du Sud par exemple.

Mais rappelons ici l’emplacement des principales stations et points d’appui de Côte d’Ivoire, très actifs aujourd’hui, il s’agit de Bingerville près de la côte atlantique,  non loin de la capitale Abidjan, au nord des stations de Divo et Man, puis au sud d’Agboville et d’Abengourou. A l’ouest on trouve du sud au nord : San Pedro, Soubré, Zagné et Guiglo.

 C’est donc sous l’impulsion du Président René Coste que la caféiculture s’améliora  vraiment et fut de très haute qualité après une reprise des études systématiques, une modernisation des équipements, une formation plus élevée des personnels, et surtout le concours des laboratoires de l’IFCC et de l’ORSTOM.

 Rappelons brièvement que le genre Coffea compte plus de 70 espèces et que l’espèce productrice, improprement dénommée Coffea arabica Linné, café Arabica, croit spontanément en peuplement dense, dans son aire originelle des hauts-plateaux éthiopiens (Kaffa, Tana, entre 1300-1900m d’altitude, au climat tropical tempéré, aux saisons contrastées).

Tant prisé et apprécié pour son arôme, ne prospérant bien qu’en altitude, Coffea arabica ne convenait pas aux conditions tropicales humides, littorales et continentales de la Côte d’Ivoire.

En revanche, l’espèce Coffea canephora Pierre (qui s’épanouit sous un climat équatorial pluvieux, ayant un taux d’humidité voisin de la saturation et qui redoute les basses températures) était avec le robusta -plus connue du public- une variété parmi d’autres, mieux adaptée et cultivée à ces basses altitudes ivoiriennes.

Originaire d’Afrique, son aire de dispersion naturelle très vaste correspond aux zones climatiques chaudes, humides et forestières, liées par exemple au bassin du Congo, aux rives du lac Victoria.

L’arbuste est rustique, de croissance vigoureuse ; cette forme est généreuse en fruits, résistante aux maladies, et particulièrement à l’Hemileia vastatrix-rouille orangée, elle  fut donc l’objet d’études spécialisées, prenant en compte les données nouvelles et les expériences brésiliennes d’alors de l’Institut agronomique de Campinas.

 Chacun de nous connaît l’avantage majeur recherché dans le café, il s’agit  de la  stimulante caféine, -sauf pour les malades cardiaques bien sûr- or la teneur en caféine du Robusta est supérieure à celle de l’Arabica, au point de le valoriser au détriment de la saveur et de l’arôme de l’Arabica.

Placé devant ce nouveau challenge le Président R. Coste expérimenta une nouvelle stratégie qui donnait ailleurs de bons résultats. Notamment pour la mise au point de café sans caféine issus de caféiers sylvestres (in lit. Monnet 2004).  D’expérience en expérience, ses collaborateurs et lui-même parvinrent à mettre au point un prototype (association d’hybrides fertiles inter-spécifiques, conforme aux conditions définies dans leurs protocoles successifs.

Les résultats expérimentaux furent satisfaisants, ils conduisirent à la création de collections vivantes de référence et à la création de deux génothèques installées dans la station centrale de Divo et celle de la Station de Man, en Côte d’Ivoire. L’hybridation fut adoptée puis étendue aux plantations des stations. Je n’en rappellerai pas les étapes, ni les tâtonnements.

René Coste eut à maîtriser avec l’appui de ses collaborateurs  et chercheurs les multiples facteurs liés à la pédologie, l’écologie, le climat, l’entomologie, la cryptogamie, la parasitologie, etc.

Ses ouvrages et autres publications collectives et multidisciplinaires en ont rendu compte à la communauté internationale.

La réussite de cette extraordinaire chaîne d’expériences ininterrompues nous vaut de déguster aujourd’hui,  selon nos goûts pour le café, corsé ou non, une boisson d’excellence qui résulte de processus complexes d’hybridation : ingénieuse et minutieuse recherche expérimentale conduite à son terme par les équipes de René Coste. C’est ainsi qu’apparut l’arabusta (développé par J. Capot et al, 1968; J. Capot, 1972; A. Charlier, 1972; J. Capot et L. Aké Assi 1974 et que ces divers travaux (manipulations génétiques : consistant à associer les caractères utiles d’espèces voisines (p.188) aboutirent à allier, au milieu du XXème siècle, la subtilité et le parfum de l’Arabica à la rusticité tonique du Robusta.

Ainsi s’opéra la révolution de nos goûts, installant en nous cette tenace addiction quotidienne, qui assurera la mondialisation florissante du marché du café qui ne se dément pas au XXIème siècle.

Associons au retentissement économique de ces résultats, son objectif d’ouverture sociale, redonnant de la fierté et de nouveaux moyens à l’homme des sociétés productrices.

 Autres missions, autres productions

Les quinquinas poussant en altitude furent dès 1936 au Cameroun l’objet de mise en culture de plants-création dans les plantations d’essai de Dschang ; le Directeur R. Coste parvint à en améliorer et à en généraliser la production, pour que les écorces exportées en France servent à l’élaboration de produits liquoreux, par le biais de la Société de traitement des quinquinas (stage de spécialisation en 1938).

 Les cocoteraies et les cacaoyères littorales du Sud Cameroun furent soignées et régénérées après des études phytosanitaires destinées à lutter contre les épiphyties. Ainsi en améliora-t-on le rendement (stage de spécialisation dès 1934 et 1935, autres missions en 1952, 1956 etc.).

Le palmier à huile camerounais, croissant en harmonie avec d’autres cultures, connut aussi un développement rationnalisé, plus productif (stage de spécialisation dès 1937).

La canne à sucre de l’Ile de la Réunion bénéficia d’une réorganisation de sa production après la création d’un Centre technique (mission de 1948-1951).

Les huiles essentielles de la Réunion furent mieux appréciées et valorisées après le premier séjour  de 1948 (second séjour en 1953-1955).

Les caféiers de Madagascar dont la production en altitude fut de haute qualité après les améliorations pratiquées dès 1949 (et mission en 1955) assurèrent à ce marché le troisième  rang  des  pays producteurs.

Les théiers du Cameroun reçurent une attention soutenue dès les premières missions. Des programmes de sélection et de multiplication du matériel végétal furent entrepris en 1977 pour une plantation à Djutitsa.

La mise au point de têtes de clones résistant à la sécheresse  fut réussie (haut rendement) et les essais comparatifs qui furent testés et soumis à dégustation Londres et Paris reçurent  des appréciations très encourageantes (bonne qualité).

Toutes ces activités furent accompagnées par un enseignement approprié suivi d’applications sur le terrain.

Diffusion des connaissances et publics

On doit à la généreuse personnalité du Directeur René Coste d’avoir placé très tôt ses interlocuteurs africains dans une relation d’accès direct à l’information.

Le dialogue fut aisé, toujours concret et technique. Le rôle d’une pédagogie appliquée, joué par les coopératives, renforça les liens et les échanges avec les personnels africains responsables du fonctionnement de ces structures. Il subsiste encore au Cameroun m’a-t-on dit, quelques personnalités vénérables qui se souviennent avec respect et reconnaissance du Directeur René Coste.

Mais c’est par l’Enseignement -relevant du ministère des Colonies- dispensé à Paris à l’Ecole Supérieure d’Application d’Agriculture tropicale que le Professeur René Coste transmit aux jeunes générations d’agronomes ses connaissances dès 1941 et jusqu’en 1947. Il  enseigna avec passion tout ce qu’exigeait alors le métier d’agronome tropicaliste.

A propos du caféier, il évoqua la plante comme un organisme vivant, intimement associé à son biotope, depuis la bouture en serre jusqu’à l’arbuste des plantations. Saisissant le moment où le plan  pénètre dans le sol,  il en expliqua le développement et la croissance avec des illustrations. 

Il enrichit ses cours et ses livres de photos et de dessins précis, montrant comment la plante combat insectes et  parasites durant sa croissance, nuisibles issus souvent du même milieu que le plan. Puis évoquant la fructification, il montra les glomérules fournies en belles cerises, elles aussi, envahies par d’autres parasites et dont la vigilante surveillance ne devait pas manquer.

Dans ses ouvrages de référence de 1955-1959-1961 et 1989, il se pencha  sur l’historique, la botanique et la systématique du caféier, la biologie, l’écologie, la multiplication, la plantation, la conservation du sol, l’ombrage, la taille, la fertilisation, les maladies cryptogamiques, les animaux parasites, la récolte les améliorations.

Les cafés firent l’objet d’étude sur l’usinage, la normalisation, le prix de revient. Il souligna les caractéristiques des cafés verts, celles de la torréfaction, des mélanges,  du mode d’emballage, de la dégustation. Insistant sur la chimie du café et de la caféine, il entra ensuite dans le domaine de la commercialisation en précisant à l’aide des textes officiels la législation et le règlement en vigueur.

Le Professeur R. Coste orienta aussi son enseignement en direction du cacaoyer, soulignant l’importance du séchage des fèves, du contrôle du taux d’hygrométrie, avant la mise en sac.

Puis il se pencha sur le vanillier, ses fleurs et ses gousses avec autant d’attention.  Il en fut de même pour les plantes oléagineuses des pays chauds. Ses cours apportèrent aux jeunes  agronomes en  formation le savoir précis et chiffré disponible alors.

Au Service de la Statistique (du ministère de l’Economie nationale), il dispensa un cours de technologie des produits végétaux d’origine tropicale, entre 1943 et 1946.

A l’Ecole Nationale d’Horticulture de Versailles, comme au Stage Colonial des Officiers Forestiers, il assura un cours sur les cultures tropicales, entre 1943 et 1948.

Quelques années plus tard, entre 1955 et 1956, il fut chargé d’un Cycle d’enseignement  et de modernisation d’Agriculture tropicale, portant  toujours sur le Café et le Cacao, qu’organisa l’Ecole Supérieure d’Application d’Agriculture tropicale.

Durant toutes ces années il ne cessa de donner des conférences, de participer à des Congrès internationaux, d’y représenter la France et les territoires africains récemment indépendants, jusqu’aux dernières années de son activité.

Il fut l’invité de nombreux chefs d’Etat et de gouvernements. Ses voyages en région tropicale africaine le conduisirent en Guinée Bissau,  au Dahomey, en République du Togo, au Gabon, en République de Centrafrique, mais aussi en Angola, en Ethiopie, au Ghana, et en République du Zaïre.

Il fut reçu dans les capitales, comme dans les plantations de plusieurs pays producteurs, il rencontra experts, planteurs et dirigeants  internationaux en Colombie, au Venezuela, au Brésil, en Indonésie allant à Java, et à Sumatra, etc. Très sollicité et plus tard libéré des contraintes professionnelles, il fit plusieurs fois le tour du monde. Il en rapporta de nombreux écrits.

Toutes ses observations furent consignées et développées dans ses publications.  Aux trois ouvrages fondamentaux déjà cités, souvent réédités, s’en ajoutent d’autres  parus d’année en année, dans les Revues et Collections qu’il dirigea « A l’Agronomie tropicale » déjà citée, ajoutons, « Marchés Tropicaux, », « Techniques agricoles et Productions tropicales », « Mémento de l’Agronome ». Ce sont les références majeures d’une œuvre spécialisée jouissant encore d’un grand rayonnement. 

Toujours actif sur le plan international, entretenant des relations au plus haut niveau avec ses collègues et partenaires des filières café et cacao, il fonda l’Association scientifique internationale du Café ASIC qui  eut un retentissement mondial. Il en resta l’inlassable secrétaire permanent  fourmillant d’initiatives et d’activités, puis le président jusqu’en 1995. Il resta le fidèle auteur scientifique des éditions Maisonneuve et Larose.

Il reçut de très nombreuses décorations, fut promu officier de la Légion d’Honneur, Commandeur de l’Ordre du Mérite, Officier du Mérite agricole. Le président  du Cameroun le fit Chevalier du Mérite Camerounais ; le président de la Côte d’Ivoire, le fit Officier de l’Ordre national de la Côte d’Ivoire, et il devint Officier du mérite Centrafricain.

LA MEMOIRE, LE SOUVENIR

Le souvenir de sa généreuse et souriante personnalité survit encore en Afrique tropicale dans la mémoire de certains Anciens du Cameroun. 

Le souvenir de son rire sonore, de ses paroles accueillantes, de son attitude disponible, de son entrain communicatif sont encore dans les mémoires. Il n’eut jamais le triomphe provocant, ni égoïste, il sut toujours partager, offrir, écouter, mettre à l’aise l’autre, intimidé et impressionné.

Il parvint à réconcilier les objectifs contradictoires qu’installa la décolonisation à un moment particulièrement difficile pour la France.

Evoquer la longue et riche carrière de ce leader international que fut René Coste dans son domaine peut aussi servir à montrer aux nouvelles générations qu’il existe un autre avenir à inventer pour faire surgir une agronomie tropicale raisonnée, capable de proposer d’autres solutions, réconciliant les impératifs de consommation et de production avec ceux du maintien de la diversité des ressources naturelles et des écosystèmes.

René Coste aux 10 ans de l'IFCC

René Coste aux 10 ans de l’IFCC

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